.culture-aventure culture-aventure culture-aventure  . . . .

. . .
De Bichkek à Turfan. .
Portail Carnets du Monde   
 
 
 
 
 

              

 

 

 

.
. Carnet de voyage à travers le Kirghizstan, mais surtout l'Ouest de la Chine (le Xinjiang) 

5 août 2005

Et c'est reparti. Août 2004 Kirghizstan, août 2005 à nouveau. Et déjà une nouvelle ville du pays et une nuit inoubliable.

Och la cosmopolite. Petite grosse ville. Il y a quelques mois, la révolution est partie d’ici. Ça y est, tout le monde dit qu’Akaiev, le président renversé s’en mettait plein les fouilles. L’an dernier, il était plutôt populaire. Bien sûr, on savait qu’il avait de grandes largesses avec sa famille, mais on n’avait l’impression d’être malgré tout une des républiques d’Asie Centrale les mieux loties du point de vue démocratique. C'est sans doute vrai. Les médias soulignaient qu’un tel élan de la rue n’aurait jamais pu voir le jour dans les vraies dictatures de la région comme l’Ouzbékistan. Malgré tout, le peuple réalisé l’ampleur de la corruption à mesure qu’avançait la crise et qu’Akaiev s’accrochait de plus en plus au pouvoir.

Son remplaçant ? L’unanimité n’est plus de mise. Certains diront qu’il est très bien. D’autres sont indifférents. « Tous les présidents s’en mettent plein les poches » me dit une femme. « Le notre aussi » je réponds, en faisant mine de la rassurer.

 

Pour Seitek, un jeune kirghiz qui fait ses études d’économie en France, les gens sont attentistes. Et si les premiers soupçons commencent à poindre sur le nouveau président Bakiev, « rien ne sera jamais plus comme avant. Le Kirghizstan n’est plus le même, il sera attentif à ce qui se passera et ne tolérera pas de dérives ».

 

Deux opposants se sont mis d’accord sur le partage du pouvoir. Celui qui est devenu Premier Ministre est le plus populaire à présent. Quant à Bakiev il est moins enthousiaste que prévu pour réformer la constitution en vue de rendre effectif ce partage. Notre copain Seitek lui reproche d’être assez maladroit, en oubliant par exemple de mettre sa main sur la constitution au moment de prêter serment. Quant à sa femme d’origine russe, on lui reproche d’être très « populos », moche et pas distinguée du tout. 

 

Dire que tout est parti d’ici. De Och, cette ville bouillonnante où il y a dix ans, Ouzbeks et Kirghizes se massacraient pour une histoire de découpage de terre. « Tu étais parmi les manifestants ? » je demande à notre chauffeur de taxi ouzbek. « Non, ce sont les jeunes ». Nous sommes devant la grande place de Och. C'est là que les manifestations ont eu lieu, que le premier bâtiment administratif a eu ses fenêtres brisées. Ensuite, ils sont montés sur Bichkek, la capitale. A Thècle et moi, le trajet nous a pris 12 heures de taxi ! Imaginez ce que ça a pu donner dans un bus surchargé ! La police et le pouvoir avait mille fois le temps de réagir. Mais pour faire quoi ? Ils étaient trop. Impossible de les arrêter !

 

Nous, nos douze heures entre la capitale Bichkek et Och, on les a fait entre 14 heures et 2 heures du matin. On met nos sacs dans le coffre. On attend dans un des marchés de Bichkek les autres clients qui viendront remplir la voiture. Remplir, le mot n’est pas de trop. Un gus et sa femme arrivent avec une tonne de cartons neufs pliés. « Il n’y a pas de carton à Och ou quoi ? » je fais semblant de rouspéter. « Si, mais ici, c’est moins cher ». Ses cartons envahissent tout le coffre et le sac de Thècle est rapatrié avec les passagers. Ce couple va les remplir d’abricots dans les faubourgs de Och et redescendre les vendre ici.

En douze heures, tout le monde a le temps de se raconter sa vie. Il se trouve que la mère du chauffeur a des abricots chez elle. C’est sur le chemin, notre couple termine sa nuit chez elle. On finit donc notre trajet seuls avec notre chauffeur et il nous fait naturellement venir dormir chez lui, avec femme et enfants. Avant d’aller dormir, je becte quelques framboises. J’en ai acheté deux kilos sur la route. 70 centimes d’euros, ça valait le coup, non ?

 

La pause à Och n’est pas très longue. Notre principale activité est de trouver un moyen d’atteindre la Chine. La ville est pleine de Kirghizes, d’Ouzbeks, de Tadjiks, de Ouïgours et tout et tout. Je m’amuse à reconnaître les femmes selon leurs tissus. Pas si facile ! Le tissus tadjik (souvenir des Tadjiks d’Ouzbékistan) est proche de certains tissus ouïgours. Le chapeau ouïgour proche du chapeau ouzbek, etc.

 

7 août 2005

 

De Och à la frontière chinoise.

 

Au milieu de cette nuit fraîche et étoilée, entre deux pauses vomi, je demande au chauffeur : « Tous les touristes doivent réagir comme moi, hein ? ». « Non, non » me répond-il en souriant. Thècle est en pleine forme, mais je pensais que c’était elle l’exception. Malgré mes six ans de vie au Cameroun, j’avale mal 8 heures de piste entre 20 heures et 4 heures du mat'. J’apprends quand même que je peux dormir assis pendant deux secondes d’affilées, bringuebalé dans tous les sens.

Sur la route, des camion exportent vers la Chine des amas de ferrailles venus de toute l’Asie centrale : bouts de voiture, de vélos, de roues. Maigres exportations. Les camions venant de Chine, eux, sont remplis de tissus et d’autres produits bien emballés. Ça a plus de gueule.

 

Et nous voilà de l’autre côté de la frontière. Il est peut-être temps de vous dire pourquoi je suis là. L’Asie centrale et cette région ouest de la Chine, le Xinjiang, appartiennent à un même ensemble que l’on appelle le Turkestan. D’un côté de cette frontière, le Turkestan Occidental et de l’autre, du côté chinois, le Turkestan Oriental. Ce qui caractérise ces régions, c’est d’être peuplées de Turcs (au sens ethnolinguistique du terme). Du côté chinois, ce peuple turc a un nom : les Ouïgours. Les traits, empruntés aux Mongols et aux Turcs, sont bien ceux des Kirghizes, des Kazakhs, etc. Bon… pour être franc, la différence physique n’est pas toujours évidente par rapport aux Hans, c'est-à-dire au peuple chinois.

Autre bonne raison d’être ici (faut-il trouver forcément une bonne raison ?), c'est que je trouve intéressant d’aborder la culture chinoise, comme cela, en l’attaquant par sa périphérie. Elle me fait un peu peur par sa complexité, et là, je suis au bout du bout du royaume, là où elle commence à peine à poindre.

 

Ouïgours-Chinois, quelle drôle de cohabitation. Moi qui connaît la région sous domination russe, c’est vraiment très intéressant d’aller voir de l’autre côté d’une frontière ce qu’elle peut donner sous domination chinetoke ! Dans la rue, je reconnais des Ouzbeks à leurs chapeaux si particuliers (noirs brodés de blanc). J’ai l’impression de retrouver de vieux potes à qui je peux aller donner des nouvelles de Tachkent. Mais cette fois, impossible de communiquer. Les hommes sont les mêmes, mais le russe ne passe plus.

Les Ouïgours, eux, n’ont pas un seul chapeau, mais mille. Cela viendrait des nombreuses influences qu’a connues la région : chinoise, ouzbek, tadjik, etc. Quand les autres gardaient leurs styles, les Ouïgours se nourrissaient des autres.

 

Après un petit tour à Kachgar et à Yarkand, je trouve qu’il vaut mieux être de ce côté de la frontière. Kachgar est en pleine ébullition. Les avenues ultra-larges crépitent de magasins. Les vieux bâtiments sont démolis pour être reconstruits dans la foulée. Ça fera de la peine aux amateurs vieilles villes insalubres, mais qu’ils aillent reconstruire Nanterre ! Ces gens ont droit aussi comme nous au confort et à la propreté. Indéniablement, les Hans tirent les Ouïgours vers la modernité. Le seul regret, c’est que cela se fasse au détriment de leur culture, j’y reviendrai.

 

Deux écritures cohabitent. Le chinois bien sûr. Et le ouïgour, avec ses caractères arabes. En général, les Ouïgours des villes comprennent le chinois. Cependant, ils ne le lisent pas toujours. Il faut dire que ce sont des langues vraiment très différentes. J’étais impressionné que le russe ait pu s’imposer en Asie centrale, mais alors le chinois, je n’en crois pas mes oreilles !

 

Bien souvent les deux peuples, eux, ne cohabitent pas. Il y a d’un côté le centre ville moderne, les grandes avenues, les magasins en dur, etc. Beaucoup de Hans. Et puis de l’autre côté, les Ouïgours ont leur propre centre, celui des bazars, du cahot et des ânes. ! 

 

A Kachgar, j’ai surtout plaisir à errer dans ces grandes avenues. Ceux qui connaissent la Chine en ont marre de retrouver ces centre-villes chinois dans tout le pays. Moi, je découvre et j’adore. Pourtant, je reste un brin frustré par cette ville pourtant « mythique », étape des Routes de la soie. Je ne sais pas trop quoi en retenir. Pas de rencontre faute de langue commune, un intérêt touristique qui reste limité (mosquée, bazar, statue de Mao). Nous errons et regardons intrigués ces gens aussi intrigués que nous. Des touristes, il n’y en a pas tant que ça. Les gens sont gentils. On peut leur demander des trucs, blaguer, les prendre en photo. Ils sont ouverts, mais ne viendront pas vers toi si tu ne viens pas vers eux.

 

Yarkand, cette autre étapes de la Route de la soie, a également très peu d’intérêt : un petit mausolée, un bazar et des rues commerçante hans. Pour la première fois, les gens étaient assez antipathiques autour de la mosquée. Un spécialiste du monde turc Jean-Paul Roux, m’expliquait qu’en dehors de Kachgar (qui est sur la route des Indes), la région n’avait pas accueilli beaucoup de caravanes de la Route de la soie. Pas assez de pâturages, elles passaient plutôt au nord, dans les steppes de Russie. Mais la mémoire collective veut que Yarkand et les autres soient des étapes, forcément « mythiques » de ces Routes ! Alors, on joue le jeu.

 

Je retrouve le plaisir de goûter de nouvelles saveurs (c’est tellement rare dans nos vies d’Occidentaux). Jus de tomates au fraises, boissons fraîches au thé, boisons aux laits en tous genres : ananas, pommes, fraises, etc. Au niveau bouffe, c’est plus difficile. Côté ouïgour, la cuisine est la même que dans les républiques d’Asie centrale, et je ne suis pas fan : beignets fourrés à la viande, brochettes, soupe avec viande, légumes et pâtes, etc. Du côté chinois (une cuisine que j’espère découvrir enfin !), tout est épicé. Quelques trucs originaux tout de même : des petits restaux en plein air proposent des brochettes aux œufs de cailles, à l’aubergine, au tofu, etc. On trempe tout ça dans l’huile et dans le piment, et on s’assoit tranquillement à une table dehors. Dans un restau plus chic, avant de nous amener le poisson dans notre assiette, on nous l’a amené vivant dans un sac plastic. Pour nous attester manifestement qu’il était bien frai (heureusement qu’on a pas commandé du requin).

 

Kuché (ou Kuqa). On est de plus en plus à l’Est. Une route que je continue à suivre. Les villes commencent à être plus grandes. Sur la place principale, des brochettes, un film projeté sur grand écran et plein d’attractions de fêtes foraines qui attirent de plus en plus de monde à mesure que la soirée avance. Voilà qui devrait plaire à Delanoë : on tire à la carabine, on lance des cerceaux sur des lots, des balles dans des paniers, on fait du rodéo sur un faux taureau automate avec un chapeau de cowboy, etc. Un peu plus loin encore, une foule danse comme dans une boite de nuit en plein air. De la musique moderne chinoise à renfort de synthé. Ceux sont soit des danses à deux, soit du boom boom, mais que tout le monde danse de la même manière et de façon synchronisé, au cours d’une chorégraphie genre Last Ketchum en moins perfectionné. Tout le monde à l’impression de savoir danser, personne ne se fait remarquer, cela convient à tout le monde. Ils doivent vraiment nous prendre pour des tarrés quand ils nous voient dans nos boîtes de nuit !

 

Le 11 août 2005

 

« On sait que le bouddhisme, né en Inde, avait fait de l’Asie centrale l’une de ses voies d’expansion vers la Chine, y avait construit [au VI ème siècle avant JC] de solides gîtes d’étape et avait lancé sur ses pistes, dès le II ème siècle de notre ère, des missionnaires indiens, parthes et yue-tche. Des turcophones, avec bien d’autres, ont adopté le bouddhisme au VI ème siècle, mais cela ne veut pas dire que les convertis n’aient pas été minoritaires » je lis dans mon livre de Jean-Paul Roux sur les Turcs.

 

Les grottes bouddhiques que nous visitons près de Kuché, ont appartenu à un peuple aujourd'hui disparu. Leurs peintures témoignent d’un mélange de civilisations : personnages habillés à l’indienne (avec un point rouge sur le front), à la chinoise ou à la grec. Ici, les sages méditaient à l’abris de tout. Ils étaient de la branche bouddhiste de mahayana, celle qui au Tibet a donné une autre forme de bouddhisme, le lamaïsme.

Quand les Musulmans sont arrivés, ils ont détruit les bouddhas. Ensuite, les explorateurs occidentaux ont piqués des grands fragments de parois que l’on retrouve aujourd'hui dans les musées allemands. Tout cela a contribué à la détérioration du site, et l’on ne se prive pas de nous le rappeler. Mais notre guide souligne aussi que quand les communistes ont voulu à leur tour détruire le site, ce sont cette fois-ci les Ouïghours, pourtant musulmans, qui ont protesté. Et c’est grâce à eux qu’aujourd'hui, ce lieu est reconnu comme un site touristique chinois « officiel ».

Nous sympathisons un petit peu avec ce jeune han. Pour une fois que quelqu'un parle à peu près anglais, on en profite ! Il nous explique qu’il écoute les paroles de Bouddha, mais qu’il n’est pas pratiquant. « Les Ouïgours ont le droit d’avoir une religion. Pas nous. On ne doit croire en rien, si ce n’est en Marx et en Mao ».

 

Le 12 août 2005

 

Urumqi me fait le même effet que Taganrog, la première ville russe que j’ai découverte (cf www.3600km.net ). Elle me paraissait immense alors qu’elle n’est qu’un petit confettis dans cet immense pays.

Tous les Chinois d’Urumqi se sentent perdus dans un patelin au fin fond du pays. Et pourtant, le centre-ville ville regorge de grattes-ciels. Le centre-ville, que dis-je… les centres-ville. On découvre à chaque instant un nouveau centre. Nous sommes entourés d’autoroutes urbaines, de centres commerciaux, de galeries souterraines marchandes, de fast-food, de ponts piétons… Nous avons le vertige et nous nous perdons dans les rues pourtant rectilignes. Rien à voir avec la minuscule Bichkek !

Nous errons. Nous essayons d’adopter des points de repères que nous n’arrivons pourtant jamais à resituer. Sur les trottoirs propres des vendeurs en tous genres ont improvisé une étale devant leurs petits tabourets. On vous propose tout, et les piétons les moins pressés s’arrêtent pour contempler bébés tequels, mini-machines à coudre, fausses moustaches qui se déroulent avec un bruit de sifflet, etc.

Mais ne restez pas sur cette image pittoresque. Il y a aussi la galerie hi-tech qui nous fait office de passe-temps. Téléphones portables, appareils photos numériques, ordis portables et MP3 (l’iPod est 20 à 30 % moins cher qu’à Pantruche) s’étalent dans toutes les vitrines. Et même, tenez vous bien, les MP4, qui permettent de télécharger ½ heure de film que l’on visionne certes sur un écran tout petit, mais avec une qualité de son exceptionnelle. Et d’ici, d’Urumqi, je vois notre avenir : des mômes qui téléchargent leurs films sur leurs portables, des pubs et des spams qui nous arrivent dessus pendant nos réunions de travail, des clips envoyés en mail collectifs, etc. Elle ne sera pas belle la vie numérique ?

Question DVD, c’est aussi le paradis. Tout le monde trouvera son bonheur : séries américaines (24 heures chronos, Alias, Desperate Housewives etc.), et films de tous les pays, les Français ayant une bonne place. Le dernier Spielberg est même disponible alors qu’il est encore sur les écrans français et sur ceux du cinoche en face du magasin de DVD. Tout cela se vend autour de 0,8 euro [De retour en France, tous ne marcheront pas, mais ça valait quand même le coup !]… Je ne commente pas le rayon chinois, mais étrangement, ici, c’est un autre format qui domine, le VCD. Chacun son format.

Nous faisons quelques emplettes dans un des deux hypermarchés Carrefour de la ville (voilà qui donne une idée de sa taille). Pour 21 euros, nous achetons un vélo. On en prendra un deuxième d’occaz dans la rue pour 11 euros. Notre objectif : faire Urumqui-Turfan avec !

 

 14 août 2005

 

Nous voulions relier Urumqi à Turfan en deux jours. Nous avons finalement avalé ces 180 km en une seule journée. Bel exploit quand même. Jamais, je n’avais fait autant de route en une seule journée. La fin du parcours fut un peu difficile, nous sentions nos jambes douloureuses tandis que nous entrions dans Turfan la nuit tombée.

Mais cet exploit n’en ai pas totalement un, car d’une part nous avons eu un vent dans le dos permanent, et d’autre part, Turfan est un des points les plus bas du continent. Certains kilomètres se sont faits en 1mn40 secondes !

 

Sur les derniers kilomètres, nous avons eu un passage vraiment difficile avec des vents latéraux d’une violence extrême. A plusieurs reprise, je suis tombé sur le bas côté, complètement déporté. Si Thècle se faufilait entre les rafales, Mohamed, lui, subissait le même sort que moi.

Oui, Mohamed a été notre compagnon de route. Ce Ouïghour nous a rejoint avec son vélo sur notre belle “autoroute”. Il va jusqu’à Pékin, puis Shanghai… Il s’est mis à notre rythme toute la journée malgré son beau vélo à 1600 yuans. Pas de porte-bagages pour l’aider, mais juste un grand sac presque complètement vide. Et puis le plus encombrant : des drapeaux chinois avec des inscriptions ouïghoures. Le vent l’obligera à remballer tout ça.

On discute sur la route. Il vient de Yili, cette ville aux confins nord-ouest où il vit une grosse minorité kazakhes. Nos dialectes respectifs sont éloignés. Il m’apprend quelques mots de ouïghour et je constate, à ma grande surprise, quelques éléments communs avec le russe. (autobus se dit machina, train poïst, etc.). Il parle aussi chinois bien sûr.

Toujours sur nos vélo (la route est longue), alors que nous traversons des paysages arides et montagneux, nous établissons quelques codes de langage. Avec son pouce tendu vers le haut, le bas ou sur le côté il me signifie « Bien », « pas bien » ou « moyen ». Les Hans ne sont « pas biens », mais leur cuisine est « bien ». Les Ouzbeks sont « biens », les Kazakhs « moyens », tout comme les Américains. Il n’aime pas ce que ces derniers font en Irak, même si Saddam n’était « pas bien ». Bush, lui non plus n’est « pas bien » mais Clinton est « bien ». C’est « bien », ça ne change pas trop de ce qu’on lit dans la presse française.

Mohamed nous prend un peu sous son aile. Il me protège des voitures, nous paie les nouilles aux légumes du restaus étape et s’assure que nous trouvions un hôtel à Turfan. Il n’a pas d’appareil, alors c'est nous qui prenons une petite photo souvenir avant de le laisser prendre sa route. Une route que je ferai sans doute l’année prochaine.

 

19 août 2005

Un Kazakh avec des baguettes pour manger son larman, cette soupe de nouilles typique à l’Asie centrale. Evidement, moi ça me fait marrer. En lui montrant ses baguettes, je lui dis : « C’est han, ça. Pas kazakh ». Il sourit. Avec ses gestes, il me dit « nous les Kazakhs, on mange avec les doigts ». Nous sommes toujours au fin-fond de la Chine. Un autre fin-fond. Nous avons quitté Turfan et son espèce de parc touristique tournant autour du raisin. Une vraie arnaque tout ça.

Nous voilà au lac Hanas, près de la frontière kazakhe, au nord du Xinjiang. Ce parc naturel est un vrai réservoir à touristes. Ils sont des milliers de Chinois à s’entasser dans les centaines de petites maisons, à quelques centaines de mètres du lac. Si les Russes ne sont pas très friands de tourisme intérieur, en revanche, les Chinois ne semblent faire que ça, bien qu’ils n’aient pas beaucoup de congés annuels !

Le côté positif, c’est que nous sommes devant un lac bleu turquoise immense entouré d’une forêt de pins. « Le seul coin d’Asie au paysage suisse » disait une brochure. Nous sommes loin de l’image d’épinale des rizières ! Ce pays est beaucoup plus divers et complexe qu’on ne le voit de chez nous.

En dehors du parc, comme dedans, des centaines de Kazakhs se dispersent dans les immenses montagnes vertes. Ils sont dans leurs yourtes pour l’été. Je n’avais jamais vu jusque-là de yourtes kazakhes. Elles ressemblent aux yourtes kirghizes, avec simplement quelques ornements supplémentaires.

Dire que de l’autre coté de la frontière leurs frères kazakhs ont été sédentarisés depuis longtemps par les soviétiques. Alors toujours cette question : de quel coté de la frontière fallait-il naître pour être “le plus heureux” ? Ici, ils ne sont pas riches dans leurs yourtes ou dans leurs villes. Mais pas plus, pas moins qu’au Kazakhstan. Dans sa petite yourte, avec son bétail, à vivre du bisness touristique, on n’est pas malheureux. Et on s’en fout de l’identité nationale de son Etat, de son administration. On est loin de tout ça tant qu’on ne nous ennuie pas, tant qu’on nous laisse vivre à peu près tranquillement. Et c’est le cas. Les Chinois n’ont pas d’intérêt particulier à les embêter.

 Mes yeux se ferment. Un dernier mot pour vous dire que tout à l’heure, un Chinois nous a interpellé en disant en anglais, « Good morning teacher ».

 

Sherry, jeune ouïghour de la capitale

Laissez-moi vous parler d’une petite nenette rencontrée à Urumqi. « Cherry is my English name » nous disait la petite. On a passer une partie de la journée avec elle. Elle est né en 1984. Elle parle un anglais assez déplorable, mais n’écoute finalement rien de ce qu’on peut lui dire. Elle ne rêve que d’une chose, partir vivre à l’étranger comme actrice ou traductrice, pour pouvoir manger du pop-corn au cinéma comme dans les films amerlocs. « Ici le pop-corn n’est pas assez bon » nous dit-elle. Elle décidera très vite que Thècle est une grande amie, et lui prendra la main, la lui tripotera pendant tout le temps passé ensemble.

 

Elle est ouïghour. Sa mère est décédée il y a bien longtemps. Deux frères mariés et un père avec qui elle vit. Ses vêtements sont moulants et sexy, son portable sonne tous les quarts d’heure. Son petit copain est ouïghour, mais il a été dans une école han quand il était petit, ce qui l’a, d’après elle un peu trop sinisé. Ici, il y a les écoles mixtes, ouïghours (où l’on apprend aussi le chinois) et Hans. A la fac, c’est fini, depuis quelques années on ne parle plus que le chinetok. Cherry, ne voudrait pas épouser un Han. « Les traditions, les façons de penser sont vraiment trop différentes ». Les mariages mixtes sont rares. Seule notre super guide de Turfan (qui a la propagande à la bouche) nous dit qu’il en existe. C’est sûrement vrai, mais ça reste l’exception, et à mon avis ils ont uniquement lieu dans les grandes villes.

Sherry est très attachée au fait d’épouser un des « siens », mais elle ne prie pas pour autant et n’aime pas trop ces femmes aux visages voilé que l’on voit dans certaines rues. Mais c’est comme ça. Et ne lui dites pas que la bouffe chinoise est bonne.

On apprendra peu à peu à la cerner, la Sherry bien que le gouffre entre elle et nous soit au moins aussi grand que la Chine. Quelques jours après cette première rencontre, on la retrouve chez KFC, tandis que nous allions nous offrir un petit dessert. Elle patientait affalée à une table sans rien manger. Elle attendait qu’un ouzbek intéressé par ses produits de beauté la rappelle. Il devait l’appeler dans la journée, il était 20 heures.

Oui, sherry vend des produits de beauté à des particuliers. Shampoing, dentifrices hauts de gamme… Quand elle en aura vendu pour 2000 yuans, elle aura droit à 100 yuans. Pour l’instant, que pouic, elle n’en est qu’à 1000 yuans, dont une partie de compléments alimentaires qu’elle se vend à elle-même. Elle ne bouffe quasiment que ça et en un an, elle est passée de 55 à 44 kg au grand dam de son copain qui l’aimait bien un peu plus ronde. Elle vit parfaitement son nouveau corps, mais se jette sur le menu KFC que nous lui offrons, en commençant par le sunday.

Dimanche

Quelques rencontres, toujours assez éphémères, ponctuent donc ce court voyage. Ici, dans cet endroit super-touristique, le lac Hanas, on a pu un peu discuter avec une guide. Une Han d’Urumqi qui fait ce job pendant l’été et suit des études de droit pendant l’année scolaire. Son père est venu au Xinjiang comme soldat pour s’occuper d’une mine. Elle y est née et aujourd'hui son père est à la retraite. Elle n’aime pas trop les Ouighours, qu’elle juge un peu « sauvages ».

Son cas est un exemple typique de la façon dont Pékin essaie de « siniser » plus que jamais l’Ouest du pays. Ces dernières années, les Hans ont été vivement encouragés à partir vers le « Far West », et leur nombre a bondi tandis que de nouvelles infrastructures toujours plus modernes accompagnaient leur arrivée. Il faut dire qu’à l’Ouest de la Chine, de nouvelles frontières apparaissaient avec la fin de l’URSS, et cela titillait certains Ouïghours de voir leurs « frères » kazakhs, kirghizes, etc. enfin posséder leurs états indépendants. Il y eu d’ailleurs ces derniers mois quelques bombes par-ci par-là.

 

Autre rencontre d’Hanas, quatre petites russes de 17 à 19 ans croisées dans un gros restau de ce camps géant au pied du lac où nous logeons et qui ressemble un peu à une station de ski. Elles sont engagées là comme danseuses pendant trois mois. Originaires du nord du Kazakhstan (la partie la plus russe du pays), elles sont venues danser dans ce gros rade à touristes, pour l’intérêt de l’expérience chorégraphique certes, mais aussi pour un salaire qu’elles jugent presque exorbitant. La contrepartie (car tout ne pas être aussi rose qu’il n’y paraît dans cette esquisse pour le moins idyllique que je vous ai peint de leur vie), c'est que la bouffe qu'on leur offre est dégueu, et qu’elles s’ennuient à mourir. Une fois le tour du lac effectué et la montagne gravies, on n’a plus grand chose à faire ici.

 

La plupart font des études d’économie mais elles veulent devenir danseuses professionnelles et ont bon espoir de partir le faire en Turquie, où une de leur connaissance exerce cette merveille profession depuis dix ans. Pourquoi pas en Russie ? « Car là-bas, pour être danseuse, on est obligé de se prostituer en même temps » !

Ici, personne ne comprend le russe. Du coup, elles étaient ravies de m’entendre (mon russe est décidément excellent durant sa première heure). Mais elles se débrouillent quand même en kazakh et parviennent à baragouiner quelques mots avec quelques locaux.

Et oui ! Ici, on est dans une région avec plein de Kazakhs. Notons que j’ai revu leur cimetière si typiques, toujours éloignés des villes et où il m’est arrivé de dormir lorsque je traversais le Kazakhstan à vélo. Contrairement à ce qui se fait là-bas ou au Kirghizstan, ici ils ne font pas quand ils passent devant, ce signe si typique de l’Asie centrale, de « lavement de visage ».

 

 

Nous sommes donc dans une de ces régions qui me plaisent, celles où les peuples se brassent et les cultures se confrontent, se confondent, se pénètrent, etc. Je m’amuse à faire deviner à mes rencontres locales, la nationalité des personnes photographiées dans mon guide, en fonction de leurs têtes, de leurs vêtements, de leurs chapeaux ou de leurs yourtes. Et bien, ils se plantent souvent en prenant par exemple régulièrement des Kazakhs pour des Kirghizes.

Une nouvelle nationalité de rencontrée : les Mongols. On n’est pas loin de la Mongolie et du coup, ils sont là, parfois dans leurs petites tentes. D’Altaï et d’Urumqi notre chauffeur était mongol. 12 heures de trajet au lieu de six pour cause de pneu crevé et d’amortisseur à changer. On passe du vert à un paysage plat et de plus en plus désertique. Quelques villes de pétrole sur la route. On avait une dream-team dans la caisse. Une petite nénette précieuse mais pulpeuse de Shanghai qui s’est octroyée la place de devant. Et un Han de 40 ans très petit, rigolo et énergique. Je lui cite les noms des leaders chinois que je connais : Mao, Deng Xiaoping, il les aime. Mais pas Yang Zemin, ce has-been renversé il y a quelques années. Ça fait rire tout le monde que je connaisse son nom. Il aime donc tout le monde, pas compliqué : Georges Bush (il sait faire respecter ses idées), Saddam Hussein, Ben Laden (ce n’est pas un musulman, mais c’est un mec qui réfléchit), Poutine, etc. Il aime aussi Taiwan, mais pas les Japonais.

 

Nous revoilà donc de retour à Urumqi. Ce voyage et ses derniers jours ont été fatiguants. Après ce long voyage, nous arrivons ici à 6 heures du mat’. Dur dur, surtout que l’hôtel n’a plus de place. On sait pas quoi faire de nos vieux os après cette nuit blanche (ma précédente était pas mal non plus : dans la petite pièce mal insonorisée du lac Hanas, les voisins jouent aux cartes toute la nuit et la patronne frappe à minuit pour demander si on eut payer de suite. Après mes cinq heures de marche, j’ai apprécié). Je finis affalé dans le cybercafé du dernier étage de l’hôtel, au milieu des gamins qui ont fait une nuit blanche à jouer.

 

Un peu plus tard, la réceptionniste nous invite chez elle. Elle nous fait une sorte de petit-déj (bouillie de farine de maïs, pain, céleri ( ?)). L’intérieur est grand et très occidentalisé. Son mari est ingénieur, spécialiste de l’irrigation. Il gagne bien sa vie et elle travaille pour ne pas devenir une femme au foyer. La cuisine est neuve, semi-broyeur, télé immense, fontaine à eau, un vrai petit luxe de classe moyenne.

Ils sont Hans, nés ici. Les parents ont débarqué dans les années 70 alors que le gouvernement voulait déjà aider cet Ouest perdu. Ils reprochent aux locaux de pas être très propres. L’anglais n’est pas trop là, mais le cœur y est. On est baptisées amis. Quand on revient dans quelques années, on pourra prendre la seconde chambre. Ils ont 33 ans et sont un peu empattés. Pour eux « no chance » de venir en France. « Pas pour des questions d’argent », mais car il n’y pas ou peu de vacances.

 

Le 25 août 2005

 

Dernière nuit de Chine ce soir.

L’avant-dernière était dans une yourte près du Lac Céleste, pas loin d’Urumqi. Encore une région avec pas mal de Kazakhs. Les enfants, en dehors de ces vacances scolaires, ne viennent pas à la maison, sauf le week-end. Ils vont à l’école de la ville, à 50 km et y dorment. Ils vont dans des écoles kazakhes ou l’on apprend le kazakh et le chinois.

 

Dans la yourte avec nous, une Allemande. Avocate, elle bossait à Londres pour un cabinet avant de démissionner et lancer ce voyage. Jusqu’à quand ? Mystère. Elle compte repousser son vol du 20 septembre car elle a plein d’endroits à voir. Elle n’a fait que la Chine pour l’instant, mais elle ira peut-être vers la Birmanie. Elle en avait marre de trop bosser et de ne plus avoir de vie privée. Toujours dans la même grande yourte, deux Françaises sœurs et proches de la retraite aussi. L’une instit à Toulouse, l’autre à Pékin.

Le patron de ces quelques yourtes est kazakh. Nous sommes à 50 minutes à pied de l’endroit où il y a tous les touristes chinois, comme d’habitude concentrés sur la partie du lac où arrive la route goudronnée et donc les bus. Un petit chemin de planches de bois bien droites et des escaliers sont aménagés pour que l’on puisse faire le trajet jusqu’à ici, l’autre extrémité du lac, sans aucun risque de se fouler quoi que ce soit, ni de se fouler tout court. Et pourtant, aucun Chinois ne vient jusque-là. « Ils sont trop feignants » dit le patron. « Et tant mieux, les Chinois sont bruyants tandis que les Occidentaux aiment le calme ». Certains bouquins nous font des pages pour analyser nos différences avec les Chinois, et les voilà si bien résumées par ce brave Kazakh.

Les Chinois aiment les voyages en groupe. Tous ensemble, ils se prennent en photo devant les lacs et les montagnes, ne quittent pas les lieux les plus peuplés, restent à porté de haut-parleurs et ne perdent jamais le petit drapeau de leur guide de vue. Ils font tout ça au bord du lac et repartent le soir dans leur bus, comme ils sont venus. Ce fut une galère pas possible d’expliquer à l’ « agence de voyage » qui affrétait notre bus que nous voulions dormir sur place. On a dû payer deux aller-retour chacun !

 

Le voyage se termine lentement.

 

Le 28 août 2005

 

Un matin, on est tout ensommeillé dans un bus d’Urumqi. Dans la haute ville aux immeubles aux vitres miroirs. Et le soir, on se couche chez des Kirghizes, près du plus beau lac que je connaisse, Issykul ! De lac en lac, nous allons.

Nous avons offert un cadeau à notre réceptionniste, et nous voilà dans l’avion avec 30 kg en soute, dont une soixantaine de DVD. Dans l’avion, quasiment que des Russes et des Kirghizes.

 

Et me revoilà donc ici à Issykul, sur la rive sud, à Tamga. C'est la seconde fois de ma vie. Pas de touriste cette année pour cause de révolution. Dans ce village, des habitants ont dressé devant leurs demeures quelques articles à vendre : chemise, poires, etc. on vit de trois fois rien ici. On vit lentement, un peu résigné.

 

Le 31 août 2005

Quant à Seitek, notre copain rencontré dans l’avion, il a quelques projets ici. Nous l’avons retrouvé avec plaisir, comme on retrouve un vieil ami. Il veut monter une boite pour aider les petits magasins à faire leur compta officielle. De plus, il participe à une autre entreprise qui aide les étudiants kirghizes dans leurs démarches administratives quand ils veulent aller en Allemagne. Il a profité de son voyage « au pays » pour clarifier les choses avec sa copine rencontrée il y a deux ans. D’ici deux à trois ans, mariage, etc. Il a 22 ans, elle 21.

 

Enfin, Seitek pense que 2006 ne sera pas une révolution au Kazakhstan. Pour lui, le niveau économique est trop important, les gens pas mécontents. Ce qui risque de péter, c’est l’Ouzbékistan. Mécontent que les Américains demandent aux autorités ouzbeks de laisser entrer les journalistes à Andijan, le gouvernement a demandé la fermeture de la base. Quand à celle du Kirghizstan, plusieurs pays ont demandé ensemble sa fermeture : Chine, Kazakhstan, Tadjikistan, etc. Les États-Unis ont semble-il doublé le prix payé et Rumsfeld s’est déplacé exprès pour l’occasion !

 

Nous contacter

Accueil  

. . . . .
. . . . .

 

. .